jeudi 12 mars 2009

Vila-Matas, dans les pas du Journal Shandy

Souviens toi de te méfier. Stendhal


C'est passionnant de voir un écrivain que l'on aime et dont on suit la production aborder un nouveau genre. Comment va t-il investir et peut-être même pervertir l'exercice qu'il s'impose. A aborder ce journal volubile de Vila-Matas, on ne peut s'empêcher d'être sur nos gardes tant il est un écrivain de l'imposture et du faux semblant.
Pourtant il y a une promesse dans le genre même du Journal qui nous laisse supposer que l'auteur va se livrer (d'une manière ou d'une autre), laisser affleurer le fond de son être.
Il y a toujours cet espoir dans un Journal de voir apparaître la fabrique, l'envers du décors du métier d'écriture.
Vila-Matas réussi le tour de force d'être totalement dans le registre de l'introspection sans pourtant écrire un journal intime.
Car l'intime chez lui relève d'une forme très particulière d'être au monde. L'univers de Vila-Matas est peuplé d'écrivains, de livres et de masques (" j'ai toujours cherché mon originalité dans l'assimilation d'autres masques, d'autres voix"). C'est précisément de cela, de ces masques et autres voix dont est fait le journal. Pas une page, pas un jour ne se passe sans que la littérature ne soit là omniprésente mais sans être pesante puisqu'elle est constitutive de la manière dont il appréhende la réalité du monde. Vila-Matas vit en compagnie de son panthéon d'écrivains (en tête duquel vient Kafka) et sans cesse ils viennent avec leurs phrases éclairer sa réalité, son quotidien.

" le monde est une illusion; une scène de théâtre où nous avons tous des phrases à dire et un rôle à jouer"
Parfois, VM lui-même semble être un personnage de son propre univers. Un monde qui oscille entre réalité et fiction (il est vite évident que le monde de fiction est celui de la littérature, dont parfois il est une résurgence). Le doute nous est imposé à chaque pages. On ne peut s'empêcher de croire que Vila-Matas nous joue un tour dont il a le secret. Et que ce journal n'est pas autre chose qu'une grosse mascarade. Qu'il a tout simplement fabriqué un écrivain qu'il nomme Vila-Matas. D'ailleurs le journal (j'allais écrire roman) débute par une bien singulière méditation. Il souhaite rejoindre le groupe des écrivains duchampiens ("libéré de toutes le attaches stupides de l'art") et cesser d'écrire. La première chose qui lui vient à l'esprit est que s'il fait le pas, il aura
"besoin d'un écrivain qui soit témoin de tout, c'est à dire que je devrais embaucher un écrivain qui raconte comment j'ai renoncé à l'écriture"
La seule solution qu'il imagine est qu'il pourrait le faire lui même :
« j'invente un écrivain embauché qui emboite mes pas après mon renoncement et écris pour moi un journal qui simule miséricordieusement que je n'ai pas renoncé à l'écriture ».
Le lecteur est d'emblée mis dans une position instable (qui n'est pas forcément inconfortable) qui le pousse à douter de tout. Vila-Matas est un menteur et un fabricant de fiction, il évolue dans un monde fictionnel. Le journal se doit d'en être le reflet.
Le lecteur devient une sorte de détective à la recherche de la réalité dans les pages d'un journal escamoté par la littérature.
On en attendait pas moins de Vila-Matas.

Pourtant, il y a quelque chose à l'oeuvre dans ce livre qui vient tout bouleverser (y compris dans la vie du narrateur). Le Journal volubile est un journal de convalescence. Suite à une insuffisance rénale qui aurait pu lui coûter la vie Vila-Matas décide de changer de vie, de ne plus se soucier de l'avenir (" la vie qui n'existe pas ") mais d'être attentif au présent ("un présent éblouissant").
« Tout a désormais un autre rythme, je vis déjà en dehors de la vie qui n'existe pas ».
C'est avec ce regard neuf, cette nouvelle disponibilité au monde qu'il assimile à une catharsis que Vila-Matas donne ses plus belles pages au journal. Le journal volubile se transforme en journal shandy. La vie et la littérature sont inextricablement liées, mises au bord de l'abîme. Vila-Matas contemple et s'émerveille de ce nouveau continent qui s'offre à lui.
Quelque chose de nouveau commence, dont il ne sait rien, comme un nouveau départ qui le fait ressembler à un enfant.
C'est dans ces nouvelles dispositions que Vila-Matas met en œuvre une sorte d'autoportrait en creux. Toutes les anecdotes, les réflexions sur les écrivains, il y en a bon nombre qui sont ses amis, viennent éclairer un aspect de sa personnalité ou abord un thème qui fait son oeuvre (l'attente, le double, l'usurpation, l'imposture...). L'abîme cherche à se refermer sur lui.
« La littérature va m'engloutir comme un tourbillon jusqu'à ce que je me perde dans ses dangereuses provinces sans limites ».
Le journal volubile est un parcours qui mène Vila-Matas du besoin de devenir ce nouvel auteur (celui que enquête sur la réalité faite d'égarements et errances) :
"emboîter le pas d'un nouvel auteur qui surgirait de ma propre peau, qui serait passé par beaucoup de villes métisses et qui vivrait désormais dans une ville sans limites ni frontières, pressé par le besoin de remplir le vide avec de nouveaux mots et de devenir un auteur différent de celui qu'il avait toujours été : un auteur qui serait comme un lieu, comme une nouvelle réalité, comme une ville inventée : un lieu ou l'on pourrait se sentir pleinement différent, étranger, éloigné, mais avec sa propre maison."
à cet espoir d'être à l'image de ses grandes figures (Kafka, Musil, Beckett...) qui sont ces écrivains
"qui vécurent immergés jusqu'au cou dans le monde de l'artifice et de la fiction".
Pour finir, j'aimerais soumettre à Vila-Matas deux citations (il les aime tant). L'une de Shakespeare tirée de Macbeth
"La vie n'est qu'une ombre qui marche ; un pauvre comédien qui s'agite et se pavane une heure sur scène et puis qu'on entend plus. C'est une fable, racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien."
l'autre d'Ovide
« Il a bien vécu celui qui a vécu caché »

mardi 10 mars 2009

Bolaño n'est jamais loin

Vu ce matin dans la bibliothèque du kinésithérapeute qui soigne mon dos un Traité d'ostéopathie viscérale. Entre deux craquements de vertèbres j'ai commencé de m'imaginer cet étrange lien qui nous uni tous les deux. Non pas que je pense être un détective sauvage, mais peut-être lui en est il un déguisé en praticien.

Se peut-il que le réalisme viscéral puisse guérir par les mots les afflictions du corps ?

J'en etais là de mes découvertes quand j'ai pensé qu'il pouvait tout aussi bien posséder un exemplaire de la Littérature nazi en Amérique et me briser le cou d'un seul geste.

mercredi 4 mars 2009

Ἄνδρα et Homère

Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον, ὃς μάλα πολλὰ

Ceci est le premier vers de l'Odyssée de Homère. Poème épique que l'on a l'habitude de considérer avec l'Iliade comme le texte fondateur de la littérature du monde occidental. Pourtant à y regarder de plus près il y a comme une altération.
L'ordre des mots grecs est le suivant :
Homme/ moi /dire, /Muse,/ aux mille tours /qui /très /beaucoup/
Le poète à choisi de mettre en première place, au commencement de la geste l'homme qui n'est celui aux mille tours (Ulysse) que plus loin dans le vers. Ceci tient certainement à la grammaire grecque (dont j'ignore tout), mais je trouve ça symptomatique, et l'analyse ainsi : le poème homérique est tout entier tourné vers l'homme et non pas vers la muse. Pourtant la quasi totalité des traductions occidentales ont fait le choix de mettre en tête du vers soit la Muse soit l'acte lyrique de chanter.
En fait que ce soit l'un ou l'autre cela revient au même, c'est à la muse et au chant que revient la première place dans les traductions, et non plus à l'Homme dont on narre les aventures.
Il s'opère donc un déplacement de ce que je suppose être l'intention originelle.
La littérature occidentale dont on perçoit le reflet au travers des traductions a pris le parti du lyrisme et non celui de l'homme. elle s'est mise sous la férule de la Muse inspiratrice.
Que serait devenue la littérature si le choix n'avait pas été celui ci ? Quelles en auraient été le conséquences ?

"Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu'il eut renversé la citadelle sacrée de Troiè." (Leconte de Lisle, 1867)

C'est l'Homme aux mille tours, Muse, qu'il faut me dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte (Bérard 1925 )

Quel fut cet homme, Muse, raconte-le-moi, cet homme aux mille astuces, qui erra, après avoir renversé de Troade la sainte citadelle ? (Meunier, 1943)