jeudi 2 février 2012

Les mille automnes de Jacob de Zoet - David Mitchell



Dejima est une île artificielle construite dans la baie de Nagasaki au Japon, l’île sert de port d’attache à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. En 1799 quand débute le roman la Hollande est le seul pays (avec la Chine mais dans une moindre mesure) autorisé à commercer avec le Japon. Ce Japon des shoguns, tout emplis de mystères parce que totalement isolé du reste de la planète. Un monde secret qui, depuis les quais de Dejima se refuse même à un simple regard. 
Jacob de Zoet est un jeune clerc ambitieux, venu pour faire fortune afin consolider ses projets de mariage en Europe; il n'est armé que de son seul courage et d'une rigueur morale semble t-il à toute épreuve. Intégrité qui ne fait certes pas bon ménage sur l’île avec ce culte de l'argent roi, cette religion du commerce qui s'impose partout avec ses relents de corruption généralisée. Jacob l'apprendra à ses dépends. Mais tout cela ne serait rien sans compter sa rencontre avec Orito une jeune sage femme japonaise dont – événement quasi improbable - il tombe amoureux. 



Les mille automnes de Jacob de Zoet est une grande fresque, magistrale en tout points. Mitchell y déploie tous les registres du roman, passant du roman d'aventures à l'histoire d'amour, du roman de formation à la grande fresque historique. Ce genre de roman gagne en intensité quand, derrière la peinture historique et par delà les ressorts romanesques, se déploie une analyse et une vision ; tout un réseau de sens qui se met en place. Mitchell nous montre avec subtilité comment et de quoi sont faites les relations entre le Japon et les occidentaux. L’ambiguïté qu'il y a à vouloir commercer sans chercher à se connaître, les rapports de défiance qui sous tendent les relations commerciales. Doivent t-ils être mis à la solde de l'esprit tortueux des japonais ou de l'incroyable arrogance occidentale. Il y a là un cas exemplaire de rapports dominant/dominé qui s'alterne sans cesse. Les japonais ne veulent pas laisser entrer le monde extérieur notamment par peur du christianisme, et les occidentaux ont pour la plupart soif de connaissance du monde nippon mais à des fins de prise d'influence ou de pouvoir. Cela n'est pas étonnant si à l'exception des traducteurs officiels (exclusivement japonais) personne n'exprime le désir d'apprendre la langue de l'autre. Le couple que forme De Zoet /Orito fait une fois de plus figure exception qui confirme la règle, mais l'amour dépasse ce genre de frontières. L'hypocrisie est une des composante maîtresse des règles sur Déjima, il faut garder à l'esprit que les hollandais ne sont pas des colons, mais des marchants ; l'enjeu n'est pas une mission civilisatrice, mais pécuniaire et commercial...et quel enjeu ! 

Mondes en regard 

Pourtant si Les mille automnes de Jacob de Zoet devient au fil des pages la peinture de cette modernité en devenir (nous sommes à l'aube du XIXe siècle) dont on voit aujourd'hui où elle nous a conduit, Mitchell joue subtilement à ne pas mettre les deux mondes en opposition, mais en regard, en accentuant ce qui pourrait les rapprocher les faire interagir l'un avec l'autre. Ces deux inconciliables en apparence se révèlent être poreux, et des liens même s'ils sont ténus existent. C'est sans doute pourquoi dans le roman le lecteur par la force de la construction romanesque change de focale avec autant d'aisance, en étant finalement des deux cotés de la frontière qui sépare Déjima du Japon, l'espace du livre - lui – est sans frontières. 
Dans son dernier essai Le monde plausible (éditions de Minuit), Bernard Westphal met en évidence deux conceptions différentes de la pensée de l'espace, l'une qui correspond à une compréhension antique et médiévale que l'on pourrait appeler le lieu (dérivé étymologique du locus latin, qui est un endroit clos) et l'autre qui serait le spatium (qui donnera le mot espace) qui à l'inverse considère la ligne d'horizon non plus comme une verticale qui sépare le ciel de la terre, mais comme une frontière entre le monde connu et réel et un monde à découvrir. Il me semble que c'est ce qui est à l’œuvre dans le roman, les japonnais étant dans une préhension du monde comparable au locus latin, alors que les occidentaux eux seraient dans le désir d'exploration d'un monde encore presque inconnu. 
On peut même aller plus loin en regardant comment Mitchell joue avec ces thèmes d'espaces ouverts et fermés et les multiplie à l'envi. Il est saisissant de voir comment le Japon est présenté comme une foisonnement d'espaces clos emboîtés les uns dans les autres : Nagasaki, la salle aux soixante tatamis, la lointaine Edo, le monastère dans la montagne... Tous fonctionnent comme autant de lieux autonomes isolés les uns des autres. A l'inverse, les vrais endroits fermés comme l’île de Déjima (qui une fois que les navires hollandais ont pris le large devient une prison) ou encore le navire anglais (endroit clos par essence et qui n'accostera jamais) sont des lieux dévolus aux occidentaux. Autrement dit, ceux qui ont parcouru presque tout le globe pour venir à la rencontre du monde inconnu se retrouvent installés par les japonais dans des lieux fermés, forcés d'adopter le locus et non plus le spatium comme mode de compréhension du monde. J'aime à voir dans cet entrelacs d'espaces divergents un souci supplémentaire de l'auteur d'installer le lecteur dans une double réalité, toujours par delà la frontière. L'effet est garanti ! 
Il reste un point que je voudrais aborder, mais qui est délicat puisqu'il touche à l'intrigue même du roman, délicat parce que je ne voudrais pas déflorer l'histoire. Toutefois sans vouloir gloser sur le fait qu'il manque peut être un automne dans la vie tumultueuse de Jacob de Zoet pour en faire une somme romanesque qui toucherait au merveilleux (ce n'est pas par hasard s'il manque un automne pour en faire mille et un). Le roman est dénué de tout effet de merveilleux, pour être plus clair, je dirais qu'il n'y a pas à mon sens d'effet baroque ou gothique dans le roman, mais plutôt une recherche d'effet de réel dans le rendu des relations entre le Japon et le reste du monde en 1800. La force de l'intrigue est qu'elle emprunte je l'ai dit aux grandes formes du roman occidental et en même temps en s'épaississant et en s'opacifiant elle se met à ressembler à une partie de go que se livrent les personnages. Le gagnant sera celui qui aura déployé la stratégie la plus retorse. Encore une fois David Mitchell décidément maître de l'art romanesque s’évertue à brouiller les frontières de ces deux mondes apparemment inconciliables.

jeudi 19 janvier 2012

Georges Didi-Hubermann, Ecorces

 En 2003 dans Images malgré tout (éditions de Minuit) , Georges Didi-Huberman achevait son ouvrage sur les quatre photos prise par les membres du sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau par ces mots :
“La question des images est au cœur de ce grand trouble du temps, notre “malaise dans la culture”. Il faudrait savoir regarder dans les images ce dont elles sont les survivantes. Pour que l’histoire, libérée du pur passé (cet absolu, cette abstraction), nous aide à ouvrir le présent du temps.”  (p226)
Écorces, qui vient de paraître, est précisément le moment de cette interrogation. C’est un récit-photos, ou plutôt une suite de photos commentées  que Didi-Huberman a rapporté de sa visite du complexe d’Auschwitz-Birkenau.
Les lieux ne sont pas neutres, et certains sont plus chargés que d’autres. Ceux qui furent pendant la seconde guerre mondiale des lieux d’extermination sont aujourd’hui devenus extrêmes : des lieux de la barbarie. Parce qu’ils sont la manifestation de l’inimaginable, ils sont précisément ceux qu’il faut s’efforcer d’imaginer “malgré tout”.
Les lieux ne sont pas neutres, mais certains sont plus chargés que d'autres. Visiter le complexe d’Auschwitz-Birkenau aujourd'hui qu'il est devenu un musée d'état, c'est se mettre dans une position duelle. C'est ce que montre le livre de Georges Didi-Hubermann. Écorces est ce récit qui se glisse dans les interstices du temps ; qui voyage entre le temps du crime, porté par le regard historique, et le temps présent (celui d’un musée à l’intérieur duquel un baraquement à été transformé en stand commercial).
Passé le moment de sidération provoqué les photos et leur commentaire, la lecture prend une tournure toute neuve. Nous sommes invités à nous poser la question de quoi Écorces est-il le révélateur dans notre histoire intime ? 
Par la simplicité et le fait que ces images ne sont pas habitées, Didi-Hubermann met en jeu notre rapport intime face à ce qui nous est proposé d'imaginer et qui est précisément l'inimaginable.
Le lecteur, et c’est toute la beauté et la générosité du livre, trouve ainsi une place centrale dans le récit, par l’invitation faite d’investir les photos de sa propre histoire et de ses propres questionnement sur la Shoah. A travers les pages du récit, c’est notre propre récit qui se construit petit à petit et presque malgré nous.
« On ne dit pas la vérité avec des mots, mais avec des phrases ». Ici Georges Didi-Huberman compose ses phrases avec des images, ces morceaux d’écorce qui, ainsi agencés tentent d’écrire une histoire tout en laissant au lecteur la place d’inscrire la sienne.

vendredi 25 novembre 2011

Mishima Yukio 25 novembre 1970


En ce jour anniversaire de la mort de Mishima...
L'occasion rêvée pour lire ou relire ce petit bijou qui brûle encore les doigts.
Patriotisme, une nouvelle extraite du recueil La mort en été, raconte  (et avec une précision plus que troublante) comment un jeune militaire après un coups d'état manqué se fait seppuku dans la plus pure tradition des samouraï.
La nouvelle publiée en 1961 fait étrangement échos à l'histoire même de Mishima qui se donnera la mort en 1970 par seppuku à la suite d'une tentative avortée de putsch militaire.
Ce qui est troublant dans cette nouvelle, c'est l'incroyable précision  dans la description du rite, comme si le destin de Mishima était là depuis toujours, comme une évidence, qui vient donner un sens à sa vie.
Marguerite Yourcenar pensait même que la mort de Mishima serait son œuvre la plus préparée. Préparée d'une part par la nouvelle Patriotisme, mais aussi par un court métrage adapté de son texte qu'il réalise lui même en 1966 : Rites d'amour et de mort, film tout aussi troublant que la nouvelle.