vendredi 22 août 2014

Rentrée littéraire 1 - Viva de Patrick Deville

http://www.ombres-blanches.fr/autres/livre/viva/patrick-deville/9782021135961.html


Patrick Deville est un formidable compagnon de route.
Comme romancier, il se fait le chroniqueur de certains moments du passé. Ce genre de moments caractéristiques d'une époque donnée et constitutifs d'une mythologie.
Son roman Peste et Choléra est avant tout le portrait d'une époque au travers de la vie du médecin pasteurien Yersin : ce grand moment positiviste en France entre la troisième république et l'entre deux guerre, un moment où tout semble possible. Les limites de la science son sans arrêt repoussées, le monde moderne (celui dont nous sommes les héritiers) est en train de se fabriquer. Dans ce monde là Yersin est toujours à la pointe de la modernité, souvent même à l'avant garde, il invente et façonne ce qui nous est quotidien aujourd'hui et sur quoi nous ne réfléchissons plus.
Le talent du romancier est d'arriver à se trouver une place dans ce genre de récits. Il est dans le moment présent, comme témoin de ce passé; il trouve une place d'équilibriste entre hier (moment ou les événements se déroulent) et aujourd'hui (moment ou la mythologie a opéré). Du coup c'est aussi la place du lecteur qui devient étrangement décalé (c'est un des charmes des livres de Deville).
Ce sentiment d'être là à contempler le glorieux passé est renforcé par l'usage systématique du présent de l'indicatif.
Bref on l'aura compris, ce qui intéresse Deville - me semble t'il - c'est de placer son lecteur près de lui et au plus près du moment où se déroule l'action ; témoin contemporain de ce passé prestigieux, sans cesse au carrefour des idées et des réalisations.
Le lecteur est dans un entre-deux instable mais terriblement efficace... on est dans le voyage. Mieux que cela, on voyage à travers le temps et l'espace.

Son dernier roman Viva ne déroge pas à cette règle que l'on retrouve de roman en roman que ce soit dans son projet triptyque autour de l'équateur ou dans Peste et Choléra. Ce qui change, c'est la matière romanesque. Ici il a singulièrement raccourci le moment historique et augmenté la longueur focale. Pour nous faire lire une fresque autour non plus de l'idée de la modernité mais du sens révolutionnaire.
Nous sommes dans le Mexique des années 1930, dans cet intense moment créatif qui rayonne autour de deux pôles : d'un côté le couple Rivera/Kahlo et de l'autre Malcolm Lowry et la fabrique du "volcan".
D'un coté le surréalisme mexicain et l'engagement politique dans l'aventure révolutionnaire avec la présence de l’exilé Trotsky dans ce qui sera sa dernière demeure.
Et de l'autre le génie solitaire, perdu dans l'alcool, en train de mettre en branle un roman hors normes, une sorte de point d'orgue romanesque.
Et dans les deux cas, ce sur quoi Deville met l'accent, c'est le sens révolutionnaire. Il le fait comme à son habitude avec beaucoup d'énergie et de passion.
Parce qu'il met en opposition deux conceptions du génie. Il y a celui, solitaire, et ténébreux de Lowry, le génie qui lutte au corps à corps avec son livre. Et celui plus roboratif de l'aventure collective. Celui de la « petite bande » qui qui gravite autour de l'ogre Rivera et de la sensuelle et attachante Frida.
Autant Lowry est seul et isolé , autant la bande est dans le flux du monde.
Notons au passage que Deville aime ces "bandes" il les recherche et s'y attache. On peut en trouver dans Equatoria comme dans Peste et choléra. Souvenons nous  de Shakespeare dans Henry V : "We few, we happy few, we band of brothers."
Il y a beaucoup de charme dans les personnages de la bande, parce qu’ils sont tous une invitation à prolonger le moment que dépeint Deville, ils sont autant de pistes de lecture.
On découvre par exemple Tina Modotti et son sens de l’engagement dans la photographie (à noter au passage la publication d’un livre de Elena Poniatowska aux éditions de l’Atinoir : Tinisima)

Viva est un roman de Deville comme on les aime, encyclopédique et généraux. 

mercredi 7 mai 2014

Anatole Broyard - Kafka faisait fureur.

http://www.ombres-blanches.fr/autres/livre/kafka-faisait-fureur/broyard-anatole/9782267026634.html

Greenwich Village à New York est, au sortir de la guerre, le grand lieu de l'avant garde. Le lieu de l’expressionnisme abstrait. Celui, à l'image du Paris du début du siècle, de toutes les modernité et de la bohème.
Un endroit bouillonnant de toutes les fièvres de la culture.
"En 1946 dans le Village nos sentiments pour les livres - je parle de mes amis et de moi-même - allaient au delà de l'amour. C'était comme si nous ne savions pas ou nous finissions et où eux commençaient. Les livres étaient notre climat ambiant, notre environnement, nos vêtements. Nous ne nous contentions pas de lire des livres : nous devenions ce qu'ils étaient. Nous les absorbions et en faisions l'étoffe de nos propres vies. Il serait facile dire que nous nous évadions en nous. Ils étaient pour nous ce que furent les drogues pour les jeunes des années soixante.
C'est ce moment qu'Anatole Broyard a capté dans Kafka faisait fureur.
Ce qui frappe et qui donne au texte tout son charme, c'est sa fraîcheur, son évidente recherche de liberté. Anatole Broyard raconte ses années Greenwich village avec gourmandise. Il raconte une jeunesse privée de beaucoup de choses, il est lui même vétéran de la deuxième guerre et "débarque" à New York au moment où les mentalités et les modes de vie changent. Il est de cette jeunesse qu'étreint une grande soif de connaissance, il veut savoir ce qui se cache derrière l’abstraction en art et en littérature.
Et si Abstraction est le sésame de cette nouvelle modernité qui a connu les ravages de la guerre, le "mouvement vers la liberté sexuelle"  pourrait en être un autre tant l'expérimentation est au cœur des préoccupations.
Et il y a dans ce portrait d'un lieu à un moment donné la présence  irradiante de Sherri une petite protégée d'Anais Nin; artiste en devenir, véritable cicérone du jeune Anatole dans la foret de codes de Greenwich Village et maîtresse de son éducation sentimentale.
Sherri est un formidable personnage de roman.
"Elle était peintre et elle tenait davantage de l’œuvre d'art que de la jolie fille. (...) Il y avait chez elle quelque chose de frappant. Elle était un aperçu de ce qui était encore à venir, une invention pas tout à fait au point mais qui s’avérerait capitale, un signe avant-coureur ou un présage, tel l'éclatement des objets dans le cubisme ou dans l'atonalité en musique. En apprenant à la connaître, elle finirait par m'apparaître comme une maladie nouvelle."


C'est un monde perdu que décrit Anatole Broyard ; son Greenwich village au sortir de la seconde guerre mondiale est un lieu unique, autosuffisant. Pourtant Broyard a banni de son texte tout la nostalgie qu'on se serait cru en droit d'attendre. Bien au contraire, Kafka faisait fureur est – il me semble – avant tout un grand hymne à la liberté. Un livre de vie.
Cette liberté qui baigne, qui rayonne plutôt, sur l'ensemble du livre contribue à donner à ce portrait ces couleurs étonnantes et une belle vivacité plus de soixante ans après .

Anatole Broyard, Kafka faisait fureur, éditions Christian Bourgois, 15 euros.

jeudi 6 février 2014

Eric Chevillard - Le désordre AZERTY.


Il est un mot que l'on doit absolument proscrire des articles ou des critiques sur un livre sous peine de passer pour le dernier des cons; un mot a ce point galvaudé, piétiné, privé non pas de son sens mais bien de son expressivité ;  bref un mot à faire fuir le client ou le chaland... c'est JUBILATOIRE. 
Parce que aujourd'hui sont considérées comme jubilatoire  des histoires du genre d'un vieux qui ne veux pas qu'on lui fête son anniversaire ou encore d'autres qui me sont totalement inconnues mais qui présentent sur la couverture de pauvres félins affublés de bonnets péruviens !

Et c'est bien dommage parce que  pour le livre qui me préoccupe maintenant c'est exactement cela. 
Comme le dit mon copain le Grand Robert, je me réjouis vivement  (de qqch.),ma joie est vive, expansive, exubérante.
Ah que j'aimerais en plus pouvoir utiliser ces "émoticônes" que l'on trouve partout sur les forums ... mais ça non plus c'est totalement prohibé sous peine de passer comme le dirait mon pote Céline pour un con de jubileur !
Oui je jubile mais je n'ai pas le droit de le dire parce qu'un con de fakir  enfermé dans une armoire m'en empêche !
Tans pis, essayons de faire passer cette jubilation par d'autres mots.
Le désordre AZERTY est un livre pétillant, pétrit d'intelligence , c'est un réconfort de l'âme autant qu'une source d'exercice pour les zygomatiques. 
Vous me rétorquerez qu'il n'y a là rien d'exceptionnel, c'est un livre signé Chevillard...et je vous donnerez raison.
Oui, Eric Chevillard signe une sorte d' autoportrait sous forme d'abécédaire.
Bien évidemment l'ordre des lettres a été bouleversé, il en résulte une succession de textes qui résonnent comme autant d'exercices d'improvisations autour des mots, ce qui permet à Chevillard ou tout au moins l'auteur qui se cache sous ce nom là de montrer l'étendue de son talent, sans céder au tour de force !  
Chevillard on le sait est un digne continuateur d'écrivain comme Michaux ou encore Bettencourt, un écrivain qui met l'imagination au pouvoir coûte que coûte et c'est donc sous ces auspices là que nous nous trouvons, dans ce mélange toujours surprenant de drôlerie de poésie et d'inventivité.
On retrouve ça et là les traces d'une sensibilité qui semble toute nouvelle, comme si Chevillard avait - la cinquantaine arrivant - trouvé une sorte d'apaisement, des émotions nouvelles qui viennent alimenter ces textes, apportant de fait des nouvelles promesses...

jeudi 16 janvier 2014

Stanislas Rodanski

C'est toujours très difficile pour moi de parler de poésie, j'ai le sentiment de me mettre à nu plus que je le voudrais (dis moi qui tu lis je te dirais qui tu es). La poésie fait appel à ces choses les impalpables et secrètes, ces petits mystères en nous que l'on cache.
Pourtant j'ai besoin de partager ce poème de Rodanski paru dans Je suis parfois cet homme (Gallimard) qui regroupe un ensemble inédit de ce poète noir, figure fulgurante du surréalisme de la seconde moitié du vingtième siècle.
Je n'en dirai pas plus, le poème parle pour lui, si ce n'est qu'il entre dans une anthologie permanente  des poètes en partance à l'instar de Baudelaire, le Rimbaud du Bateau ivre, Louis Brauquier, Kenneth White et j'en passe.



AVENTURIER

Certains me croient un conquérant
et voient en mes yeux l'extase des guerriers jeunes
Je suis celui qui s'enfuit et ne revient jamais
Et je suis celui qui demeure

Chevalier errant du temps perdu
Je campe en des territoire prohibés
Je suis un chasseur solitaire
Mes proies sont nombreuses et fugitives
Je les traque en des jungles sous-marines
Parmi les fleurs aiguës du givre et de l'écume

Et je voyage pour des quêtes périlleuses
La piste de la nuit me guide
Jusqu'en des ports de legende
Où résonne l'appel des lointains nordiques
Et je pars 

Passagers d'un navire illusoire 
Vers les ultimes mers de la nuit
Le cap à l'infini

Michael Kenna