Souviens toi de te méfier. Stendhal
C'est passionnant de voir un écrivain que l'on aime et dont on suit la production aborder un nouveau genre. Comment va t-il investir et peut-être même pervertir l'exercice qu'il s'impose. A aborder ce journal volubile de Vila-Matas, on ne peut s'empêcher d'être sur nos gardes tant il est un écrivain de l'imposture et du faux semblant.
Pourtant il y a une promesse dans le genre même du Journal qui nous laisse supposer que l'auteur va se livrer (d'une manière ou d'une autre), laisser affleurer le fond de son être.
Il y a toujours cet espoir dans un Journal de voir apparaître la fabrique, l'envers du décors du métier d'écriture.
Vila-Matas réussi le tour de force d'être totalement dans le registre de l'introspection sans pourtant écrire un journal intime.
Car l'intime chez lui relève d'une forme très particulière d'être au monde. L'univers de Vila-Matas est peuplé d'écrivains, de livres et de masques (" j'ai toujours cherché mon originalité dans l'assimilation d'autres masques, d'autres voix"). C'est précisément de cela, de ces masques et autres voix dont est fait le journal. Pas une page, pas un jour ne se passe sans que la littérature ne soit là omniprésente mais sans être pesante puisqu'elle est constitutive de la manière dont il appréhende la réalité du monde. Vila-Matas vit en compagnie de son panthéon d'écrivains (en tête duquel vient Kafka) et sans cesse ils viennent avec leurs phrases éclairer sa réalité, son quotidien.
" le monde est une illusion; une scène de théâtre où nous avons tous des phrases à dire et un rôle à jouer"
"besoin d'un écrivain qui soit témoin de tout, c'est à dire que je devrais embaucher un écrivain qui raconte comment j'ai renoncé à l'écriture"
« j'invente un écrivain embauché qui emboite mes pas après mon renoncement et écris pour moi un journal qui simule miséricordieusement que je n'ai pas renoncé à l'écriture ».
Le lecteur devient une sorte de détective à la recherche de la réalité dans les pages d'un journal escamoté par la littérature.
On en attendait pas moins de Vila-Matas.
« Tout a désormais un autre rythme, je vis déjà en dehors de la vie qui n'existe pas ».C'est avec ce regard neuf, cette nouvelle disponibilité au monde qu'il assimile à une catharsis que Vila-Matas donne ses plus belles pages au journal. Le journal volubile se transforme en journal shandy. La vie et la littérature sont inextricablement liées, mises au bord de l'abîme. Vila-Matas contemple et s'émerveille de ce nouveau continent qui s'offre à lui.
Quelque chose de nouveau commence, dont il ne sait rien, comme un nouveau départ qui le fait ressembler à un enfant.
C'est dans ces nouvelles dispositions que Vila-Matas met en œuvre une sorte d'autoportrait en creux. Toutes les anecdotes, les réflexions sur les écrivains, il y en a bon nombre qui sont ses amis, viennent éclairer un aspect de sa personnalité ou abord un thème qui fait son oeuvre (l'attente, le double, l'usurpation, l'imposture...). L'abîme cherche à se refermer sur lui.
« La littérature va m'engloutir comme un tourbillon jusqu'à ce que je me perde dans ses dangereuses provinces sans limites ».Le journal volubile est un parcours qui mène Vila-Matas du besoin de devenir ce nouvel auteur (celui que enquête sur la réalité faite d'égarements et errances) :
"emboîter le pas d'un nouvel auteur qui surgirait de ma propre peau, qui serait passé par beaucoup de villes métisses et qui vivrait désormais dans une ville sans limites ni frontières, pressé par le besoin de remplir le vide avec de nouveaux mots et de devenir un auteur différent de celui qu'il avait toujours été : un auteur qui serait comme un lieu, comme une nouvelle réalité, comme une ville inventée : un lieu ou l'on pourrait se sentir pleinement différent, étranger, éloigné, mais avec sa propre maison."
"qui vécurent immergés jusqu'au cou dans le monde de l'artifice et de la fiction".Pour finir, j'aimerais soumettre à Vila-Matas deux citations (il les aime tant). L'une de Shakespeare tirée de Macbeth
"La vie n'est qu'une ombre qui marche ; un pauvre comédien qui s'agite et se pavane une heure sur scène et puis qu'on entend plus. C'est une fable, racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien."l'autre d'Ovide
« Il a bien vécu celui qui a vécu caché »

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