jeudi 29 mars 2012

Péter Nádas - Histoires parallèles

pour Jérôme, en mémoire.
Notes de lecture

Avant tout, tordre le cou à tous les préjugés qui entourent le roman.
   Oui c'est une somme de plus de mille copieuses pages, mais non ce n'est pas un de ces monstres illisibles et rebutants ! La lecture demande du temps et de l'énergie, mais le livre est a la hauteur de ses ambitions. Il est régit par des structures subtiles et complexes mais qui ne se dérobent pas au lecteur pour peu qu'il soit attentif.
   Oui Histoires parallèles est habité par plus de cent personnages, mais Nádas ne les fait pas parler en même temps !
   Oui le roman déroule au moins cinquante ans d'histoire de l'Europe centrale, et cela vaut bien les mille pages du roman !

Ensuite s'attaquer au folklore qui est attaché au roman.
    -Péter Nádas a mis dix huit ans pour écrire son roman qui lui même à nécessité cinq ans de traduction. 
Et alors ? de quoi cet argument est-il révélateur, en quoi rend-il le livre meilleur ?
Tout au plus il justifie son prix de vente !
A vrai dire peu m'importe le temps de composition, je préfère m'attacher à ce que le livre a à me dire, à ce qu'il me révèle. Histoires parallèles est un roman tout en profondeur et en nuances, un roman qui charrie un long temps d'histoire(s), cela vaut bien les presque vingt cinq ans qu'il a mis pour nous parvenir. Si j'osais, je dirais qu'il en est de ce roman comme d'une cathédrale, il en possède la démesure architecturale et la précision intérieure.

    -Histoires parallèles est le roman d'une vie, l'opus magnus de Nádas, son chef d’œuvre ! 
Nádas a 70 ans et une bibliographie (traduite ou non) qui parle pour lui. Histoires parallèles est tout simplement un grand livre.

Dernière précision, au moment où j'écris ces lignes, je n'ai bien évidement pas encore achevé la lecture du roman, peut être ne l'achèverais jamais, c'est pourquoi je précise qu'il s'agit là de notes de lecture, d'impressions et d'analyses qui se font au cours du texte, parce qu'il me semble que c'est un roman important, propre à marquer une vie de lecteur.


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Ce qui frappe d’emblée à la lecture, c'est la cohérence qui se dégage du texte. Les chapitres se suivent et nous emportent tous (tout au moins au début) à un moment différent de l'Histoire du roman et de celle de ses personnages sans pour autant nous paraître obscur, ou embrouillé. Dès le début on a la sentiment que le roman obéit à une logique interne qui lui est propre. Il débute quelques jours avant la Noël de "la mémorable année de la chute du mur de Berlin" dans un parc le la capitale allemande par la découverte d'un cadavre derrière un banc, pour nous faire faire quelques pages plus loin un bond de trente ans en arrière et nous entraîner à Budapest. Toutefois, à y regarder de plus près une maison et son histoire fait le lien entre les deux moments.
En apparence, chaque chapitre pourrait fonctionner seul, comme un roman autonome auquel il manquerait la fin (pour tenir le lecteur en haleine), comme si ces vies là étaient véritablement parallèles. Pourtant, très vite on comprend que de chapitre en chapitre  Nádas tisse des liens, parfois ténus, entre les histoires et entre les personnages. Ce qui est frappant c'est de voir comment on se retrouve au cœur d'une gigantesque comédie humaine, au centre d'un maelström, contemplateur de destinées qui ne sont qu'en apparence disjointe.
Au fil des pages et des liens secrets qui unissent les personnages se dresse la cathédrale, au sein de laquelle se répondent les motifs et les thèmes. La construction presque organique de chaque chapitre, l'incroyable cohérence que l'on sent agir s'associe à la profondeur et l’acuité psychologique que développe Nádas.
En mettant en scène les remous d'un personnage (Hugo parlait de tempête sous un crâne, on en est là) ou les remugles de l'Histoire, faite de violence sourde ou affichée (je pense à ce moment très singulier de la libération des camps de concentration, ou encore aux trois personnages d'espion), Nádas déploie une force d'évocation qui nous fait pénétrer au plus profond (et au plus sombre) des personnages et des histoires qui se jouent.
"Il est parfois préférable de séparer la vision de la perception" (p190), c'est peut être dans cette phrase qu'il faut chercher le parallélisme, une vision désassemblée qui nous permet de voir plus loin et plus profond, c'est sans doute ce qui est à l’œuvre dans Histoires parallèles.

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Un autre élément clé de la construction du livre, qui me semble intéressant d'évoquer, c'est la façon dont Nádas arrive à contracter ou dilater le temps dans son roman. Chaque chapitre est l'exposition d'une seule scène ou d'une double scène montée en parallèle (dans ce cas on avance alternativement sur deux tableaux disjoints).
Par exemple, le chapitre intitulé Le nu féminin en mouvement met en présence dans un taxi une mère avec sa belle fille détestée. A un moment du trajet, le fil de la scène est interrompu par les réminiscences de la belle mère d'une aventure homosexuelle intervenue des années auparavant alors qu'elle allaitait son fils. C'est un scène qui est très chargée symboliquement (le rapport entre maternité et sexualité ou encore la haine pour la bru qui vient entraver l'amour porté au fils), mais ce qui est vraiment remarquable, c'est de voir comment ces deux moments s'expliquent et s'éclairent l'un par rapport à l'autre, et nous éclaire par effet retour sur l'état des rapports qu'entretiennent les deux femmes.
La dilatation temporelle par l'effet de la réminiscence vient accentuer la sensation d'étouffement de la belle fille et son impression que ce trajet en taxi ne finira jamais.
Dans d'autres chapitres, la dilatation est rendue sensible par l'emploi de la digression. Nádas est un romancier qui prend le temps de nous donner des détails qui sur le moment peuvent sembler superflus, mais on se rend compte après qu'ils était indispensables à la progression de l'intrigue ou de la construction d'un personnage. Ainsi il en va de l'histoire de la construction d'une certaine maison à Budapest, demeure qui se révèle être en quelque sorte une matrice pour bien des personnages du roman.
Alternativement le temps du roman de contracte ou se dilate, les chapitres s'achèvent parfois par une brusque accélération.
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Enfin, pour compléter ce panorama il faudrait aller s'aventurer du côté des personnages, de ce qui les anime, mais j'ai peur d'entrer là un peu trop dans le texte et de mettre encore quelques semaines avant de pouvoir publier ces notes de lecture.Je m'en tiendrai donc à quelques remarques générales.
Nádas est un romancier suffisamment subtil pour jouer avec les angoisses de ses personnages, montrer leur coté sombre, les haines et les peurs qui les habitent.
On a là une collection de mères névrosées, de fils étouffés par le poids d'une famille  prise dans les tourments du XXè siècle. Des personnages montrés dans l'épaisseur de leurs problèmes existentiels. Des gens que l'on a du mal a appeler des héros de romans, pourtant ils font tous partie de cette magnifique comédie humaine que restitue Peter Nádas.

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