samedi 27 février 2010

La nuit du monde

La petite histoire littéraire en atteste, la rencontre a bel et bien eu lieu un soir de Mai, le 18 au Ritz lors d'un souper donné par Sydney et Violet Schiff en l'honneur de Stravinsky. Marcel Proust et James Joyce se sont rencontrés. Pour se dire quoi ? Rien à ce qu'il semblerait. Les versions diffèrent, elles sont rapportées dans la biographie de Joyce par Richard Ellmann, mais au dire de Joyce lui même elle ne fut pas des plus brillante, il dira même -on l'imagine un peu désabusé- : "Quand les deux plus grandes personnalités littéraires de notre temps se rencontrent, ils se demandent s'ils aiment les truffes."
Roegiers fait de la petite histoire le sujet de son roman, et des deux romanciers les héros d'une amitié bien insolite. Puisque la flamme n'a pas jaillit, il ne lui reste plus qu'à inventer une amitié littéraire. C'est à cela qu'il s'emploie dans la nuit du monde, nous faire pénétrer ce lieu de la réalité invisible qui est aussi celui de la littérature, un monde ou Proust et Joyce ont eu des choses à partager, un moment unique.
Patrick Roegiers le fait avec la truculence qui lui est coutumière, inventions verbales et néologismes vont bon train, le roman en est littéralement truffé (tiens donc ! ), mais au delà de cela, c'est une grande connaissance des oeuvres qui transparait du texte, la marque d'un compagnonnage de longue date, sans lequel le roman ne pourrait pas tenir debout.
On pourrait rapprocher Roegiers de Julian Rios (tant par l'inventivité que par la connaissance et la proximité avec ces oeuvres-monde) même si là ou Rios excelle à faire un roman sur le roman, Roegiers déploie son talent à montrer les deux hommes cachés derrière les oeuvres.
Le roman se clôt sept mois plus tard avec une très belle scène d'enterrement (celui de Proust) dans laquelle Roegiers invite tel un bal de fantômes tout le panthéon des grands écrivains. tous venus accueillir le romancier mondain comme un leur égal, dans un chapitre finalement vraiment bouleversant.
Mais il se cache tout au long du roman une troisième figure, indispensable, qui reste dans l'ombre et qui réalise une très étrange synthèse entre Proust et Joyce. Je veux parler de Beckett bien sur, un écrivain irlandais qui choisit pour langue le français (et qui écrira un livre sur Proust). Beckett qui est là quand on ne peux plus dire le monde, quand on est dans l'absence des mots, finalement dans la nuit du monde.

Ils n'étaient plus que deux ombres. Jim n'était pas moins vivant que lui, il le savait. Soucieux de divulguer des nouvelles de l'au delà : - On s'en fait un monde. Il n'est pas pire que le nôtre. De l'autre coté de la réalité, ou au centre, ou est la différence ?
Quand on meurt, on ne peut plus se réveiller. C'est toute la différence.

- La mort pour un écrivain n'existe pas.
- L'écriture est notre seule destinée.

- La vie ne dure qu'un instant.




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