dimanche 25 janvier 2009

Le secret du mal

Poésie et profondeur sont les deux mots qui me viennent à l'esprit quand je songe à Bolano en tant que essayiste. C'est peut être parce qu'il ne se met que trop rarement dans la peau de celui que veut (s')expliquer (sur) la (sa) littérature . Et quand il le fait, il laisse le lecteur un petit peu perplexe. Je veux dire par là qu'il ne donne pas de recettes, pas de justifications. Il assène, et le fait dans la fulgurance.
J'en veux pour preuve les deux textes que l'on trouve dans le volume posthume qui vient de paraître Le secret du mal : Dérives de la pesada et Séville me tue (qui rappelle étrangement une autre conférence Maladie + littérature = maladie) et qui jouent sur cet effet de fulgurance dans les jugements. Prenons des exemples que je trouve poétiques et profonds (il peut y avoir l'un sans l'autre, mais pas chez B.).
Dans Dérives de la pesada dont le sujet est l'état de la littérature argentine après Borges :
Lorsque Borges meurt, soudain tout prend fin. Prend fin surtout le règne de l'équilibre.
Je trouve que cette notion d'équilibre dans la littérature qui repose en totalité sur les épaules d'un seul est une vraie trouvaille pourtant B. ne s'attarde pas dessus, n'en fait pas des kilos. Une fois énoncée, sa sentence est laissée là, et c'est au lecteur de la laisser cheminer en lui. Au lecteur de faire le travail.
Il en va de même pour la fin de la conférence Séville me tue qui me semble être un vrai moment épiphanique. Le genre de phrases dont on ne finit pas d'épuiser les multiples sens .
Le trésor que nous ont légué nos pères où ceux que nous avons crû être nos pères putatifs est horrible et triste à la fois. En réalité, nous sommes comme des enfants coincés dans la maison d'un pédophile. L'un ou l'autre d'entre vous dira qu'il vaut mieux être à ma merci d'un pédophile que d'un assassin. Oui, il vaut mieux. Mais nos pédophiles sont aussi des assassins.
Il y a là outre la réflexion que B. avance, un abîme dans lequel s'y l'on veut y plonger on doit prendre le risque de se retrouver à marcher nu dans les ténèbres (ou bien enfermé vivant dans la bibliothèque de Babel). Et il y a une telle assurance dans cette proposition. B. semble tellement à l'aise avec cette idée quelle prend valeur d'art poétique. Comment peut il construire son œuvre aussi surement, aussi posément avec en lui cette horreur et cette tristesse ?

J'avance une esquisse de solution : il apportait lui aussi un règne d'équilibre. En tout cas dans sa façon de prendre sur lui le mal du monde. Peut-être parce qu'il en connaissait le secret.

Il n'en reste pas moins qu'il y a chez lui une façon particulière d'avancer par métaphores et cela de manière hypnotique et magique.


jeudi 22 janvier 2009

Enterrez-moi sous le carrelage


Cela fait plusieurs semaines déjà que je tourne autour de cet article, que j'essaie des choses et que rien ne fonctionne, sans arriver à comprendre pourquoi. peut-être parce que c'est un roman qui a joué sur ma corde sensible, c'est un livre qui m'a touché. Et cela de deux façons différentes : il m'a ému et m'a beaucoup fait rire. Du coup cela devient un peu difficile d'intellectualiser la lecture, je pense ne pas en avoir envie.
Plus je parle du livre, plus c'est l'émotion qui prend le pas dans le souvenir de lecture, alors que sur le moment, c'était surtout les crises d'hilarité. Peut être parce que Enterrez-moi sous le carrelage est venu à point nommé s'ajouter au reste des livres de la pile du lecteur fatigué des rentrées littéraires qui s'enchaînent sans relâche que je suis en ce début d'année.
Il est arrivé comme une lecture qui ressource, qui donne le courage de s'attaquer à la nouvelle année et à touts ses surprises.
Mais passons au livre.
Il n'y a pas d'intrigue dans ce roman, juste une situation, posée dès le début et d'où découle tout le romanesque :
Je m'appelle Sacha Savéliev. Je suis en CM1 et je vis avec ma grand-mère et mon grand-père. Ma mère m'a échangée contre un nabot buveur de sang et à accroché une lourde croix au cou de ma grand-mère. Et j'y suis pendu depuis l'âge de quatre ans.

Le roman est ainsi fait de la chronique des jours ordinaires du petit Sacha, un jeune moscovite qui ne vit plus avec sa mère (c'est une traînée dit la grand-mère !).
On le comprend vite, il y a derrière ce semblant d'abandon maternel toute une histoire qu'un enfant ne peut pas comprendre, des "histoires de grands". Mais Sacha lui s'en moque, ce qui l'intéresse c'est d'être comme les autres garçons, et de faire comme eux.
Pourtant il ne peut pas, il est malade. Sa grand mère le lui a prédit il pourrira à l'âge de 16 ans des causes de ses multiples maladies.
Heureusement que sa mémé est là pour veiller sur lui parce que sa mère en est incapable (c'est toujours une traînée !)
Elle veille sur lui en lui interdisant à peu près tout y compris de transpirer, elle l'emmène chez un médecin presque tous le jours pour soigner toutes ses afflictions (la liste même non exhaustive est impressionnante), et puis il y a surtout que Sacha est un débile (une des conséquences de ses maux) c'est encore mémé qui le dit.
Voilà un aperçu des choses que peut dire la grand-mère, en fait elle va bien plus loin que cela, et tout l'humour du roman réside là dans les outrages et les extravagances de la mémé, car c'est un personnage fascinant qui évolue entre folie ordinaire et logorrhée. Elle aime son petit Sacha, à n'en pas douter mais elle se retrouve incapable de le manifester d'un façon normale, elle est une manifestation de l'âme russe dans sa dimension la plus absurde.
Il y a dans ce personnage de la mémé, une folie dévorante et une détresse. Elle puise son énergie en s'occupant de Sacha tout en faisant de son éducation son propre malheur.
Sacha lui vit dans le nuage de mensonges qu'elle a crée pour lui . Et il y a dans tout ce qu'il nous raconte un double sens à trouver, le lecteur s'applique à débusquer la réalité des choses entre les mensonges de la mémé et les histoires que se raconte un gosse.
La vie de ces deux êtres semble indissociable. Grand-mère ne vit que pour Sacha, et cela la maintient en vie, et Sacha ne comprend les choses qu'au travers de ce que lui raconte mémé. Ils forment un couple étrange, comme une entité schizophrène. Mémé déverse en Sacha toutes ses peurs (s'il veut être enterré sous le carrelage c'est pour pouvoir continuer de voir ce qui se passe là haut) et son amour prend des aspects tyranniques et monstrueux.
On suit le martyr de cet enfant avec délectation, même la cruauté de mémé reste drôle parce qu'elle est outrageante ( personne dans la maison ne s'étonne plus d'être copieusement insulté du matin au soir). La grand-mère pousse l'art de l'insulte à l'extrême, et cela reste incroyablement drôle tout le temps ( quelle sit-com trash cela ferait!)
Et puis derrière la farce et la comédie que joue la Grand-mère, car c'est surtout un personnage de théâtre qui est à l'œuvre dans ces pages, se cache une belle histoire de réconciliation entre un fils et sa mère. Sacha apprend à comprendre ce que c'est que l'amour maternel.

lundi 12 janvier 2009

Épiphanie

Je ne suis pas le seul à avoir des illuminations quand je lis...

dimanche 4 janvier 2009

La boite à outils Fresàn



Tout d'abord La vitesse des choses ressemble à une boite, c'est à dire une chose. De part son format et son épaisseur le livre fait penser à une brique somme toute assez imposante. Il a tout pour faire peur. La couverture montre en gros plan une photo de l'œil de Hal 9000, à ce point de la découverte de l'objet, la chose devient inquiétante.

Le principe de ce genre de boites et son intérêt réside dans le fait que l'on ne sait pas ce que l'on risque de découvrir, de trouver si on l'ouvre. Suspense Un monstre peut nous sauter au visage, une bombe H exploser dans le salon, ou la chambre ( tout dépend de quel type de lecteur vous êtes)

à ce propos Fresàn entame magistralement son recueil par ces phrases, je cite :

"il n'existe que deux catégories de lecteurs. Il y a ceux qui, au terme d'un récit, soupirent et se demandent : Pourquoi n'ai-je pas eu cette idée ? Et ceux qui préfèrent sourire en se disant Quelle chance que quelqu'un y ait pensé."

je ne veux pas dire par là que cela soit un corollaire au lieu de lecture, il doit pouvoir exister des lecteur envieux de chambre et d'autres de salon ou de salle de bain ou de chiottes

ceux là sont légions il est vrai ! Mais nombre d'entre eux ne sont pas des envieux.

Mais revenons à notre boite et aux risques que l'on encours à l'ouvrir

il faut rester sérieux, après tout ce n'est qu'un livre.

La vitesse des choses est un recueil de nouvelles et c'est aussi une caisse à outils.D'ailleurs les choses outils nouvelles contenues sont extrêmement variables et changent à chaque nouvelle publication. Depuis dix ans Fresàn bouleverse pour chaque édition l'ordre et parfois même le contenu du recueil. La boite est-elle vivante ?

Une boite à outils donc et à la lecture du sommaire des quatorze textes, certains d'entre eux ont des titres plutôt alléchants pour qui cherche à percer les arcanes de l'écriture :

jeune poète ou autre romancier qui se cherche une voix

au fond pourquoi pas aller chercher dans une boite à outils les instruments qui vont me permettre de mieux écrire de me perfectionner

non mon gars ce serait trop facile, Rodrigo Fresàn n'est pas professeur de creative writing. Détourne toi de ce livre si tu cherche des recettes pour écrire de bonnes nouvelles. En revanche il sait écrire de sacrées bonnes nouvelles, renouvelant à chaque fois sa matière et sa forme, toujours pleines de cruauté et de style. Ah ça oui !

-Notes pour une théorie du lecteur

-Notes pour une théorie de l'écrivain

-Notes pour une théorie de la nouvelle

-Digressions sur la vocation littéraire

Autant de titres prometteurs et qui pourtant n'ont d'autres vertus que de nous raconter des histoires, des histoires à la Fresàn, empreintes d'un lyrisme hybride et halluciné, baroques à souhait. Chaque nouvelle part d'une phrase Mon père brille dans le noir, d'une affirmation Benjanin Federov est mort, d'une situation et se développent presque organiquement (là encore il y a du vivant dans cette boite) obéissant à ses propres lois internes (on retrouve ici notre bon vieux Hall 9000). Petit à petit on se retrouve au cœur du labyrinthe incapable de trouver la sortie mais on ne veut plus en sortir et puis il n'y a peut être pas de sortie un labyrinthe fait d'histoires, de littérature (dans sa préface Vila-Matas parle du livre comme étant "basiquement une écriture"), parce que la littérature selon Fresàn c'est tout simplement cela : un mélange jubilatoire de théorie et de fiction, une matière textuelle continue et vivante. Bref une boite à outils vivante qui aurait pour fonction de raconter.

Un peu comme la machine enfermée dans le musée du roman de l'éternelle, la machine de Macédonio dont parle Piglia.

Vila-Matas parle "d'irréalisme magique" pour décrire le projet de La vitesse des choses , et c'est bien là que réside la révolution Fresàn.

Pour terminer, je dirais que je pense faire partie de la seconde catégorie de lecteurs, ceux qui disent Quelle chance que quelqu'un y ait pensé, et pour nous Fresàn est une bénédiction de tous les instants.


Faire peau neuve


Parce que parfois il y en a marre de se voir avec la même gueule dans le miroir.
Mais il sera toujours question de livres et notamment de littérature mexicaine, du centenaire nrf, d'un roman russe à mourir de rire etc...